Le 17. 11h15
Tout m'abandonne. Je suis seul. Avec cette feuille blanche qui prends vie comme je couche ces mots sur sa surface. J'ai envie d'un whisky dans lequel se baignent deux glaçons regardant leur forme dépérir pour s'unir dans le liquide brunâtre. J'ai également l'envie de sentir un fragile petit tube entre mes doigts, de le porter a la bouche pour en aspirer la vie dans les fumées toxiques et d'en recracher la mienne par une longue expiration. Mais je ne bois plus et je ne fume plus. Alors j'écris. J'écris les pensées qui flottent dans mon cerveau. Des pensées folles et incohérentes comme des vaisseaux fantômes. Je me ronge les ongles qui, déjà depuis hier, ne sont plus qu'a ras. Mon pouce se met à saigner. La peau arrachée mélangée au sang donne un petit goût exquis et sucré.
Le 17. 13h32
On m'observe. Je suis seul dans ma chambre mais je sens quelqu'un. Quelqu'un qui est ici mais qui n'est pas la. Comme ma jambe. Je sens sa présence, je sens un pied qui est disparu depuis plusieurs semaines. Un stupide accident. Les taches qui souillent cette feuille ne sont pas de la salive ou des traces de doigts. Ce sont des larmes. On peu tout dire a quelqu'un qui ne réponds pas et qui n'apporte aucun jugement. Cette feuille est dénuée de vie. Mais elle laisse une trace. Si je me parlais a moi même cela ne servirait a rien, j'entendrais ce que je dis et mes pensées sortiraient de ma tête par ma bouche et rentreraient bien au chaud par mes oreilles. Sur ce morceau de papier mort, tiré d'un arbre vivant, j'extériorise mes pensées mortes de vivant.
Le 17. 17h28
Je suis seul. Ma famille ne se soucie guère de moi. Je n'ai à ce moment aucun sentiment à ce sujet. J'ai envie de purée au jambon .Avec des petits pois carotte. J'aimerais que ce soit mon dernier repas. Mon repas de condamné a mort. La peine capitale d'un accusé qui passe en jugement pour meurtre n'est elle pas la même qu'un ecclésiastique qui n'aurait jamais péché de sa vie ? Son dieu, quel qu'il soit, sera t il plus clément avec lui? Non. Puisqu'il prends a de jeunes mères leur petit qui à a peine le temps ne serait ce que de penser au péché .Dieu dirige les hommes. Donc si un homme décide de se diriger lui même alors il est son propre dieu. Je suis dieu. Chaque homme devrait être son dieu. S'il n'écoutait pas sans cesse ses congénères qui le dirigent par leurs propos et leurs conseils.
Le 17. 20h06
Mon pied a été broyé avec une bonne moitié de mon tibia par un bloc de pierre tombé d'un camion. J'ai été amputé au niveau du genou. Où est le reste ? A la poubelle ? Question impossible à poser au chirurgien. Trop dur, trop mal. Mes amis sont venus me voir tous les trois jours pendant deux semaines. Une fois la semaine suivante. La quatrième je ne voyais plus que ma petite amie. La cinquième elle espaça les visites et réduit leur durée. Elle me quitta au bout de la sixième semaine pour un bipède normal. Mais elle avait tenu six semaines. Comment vivre avec ça ? Je ne suis pas assez fort. Les gens comme moi qui passent à la télé ont tous goût à la vie, grâce a leurs proches, leurs amis, et a l'amour. Je n'ai plus rien. Et ceux qui n'ont plus rien ne sont pas invités aux émissions ou seul le taux d'audience compte. Tous les jours des handicapés sont la pour parler de leur malheur, des étrangers du racisme, des victimes de leur sécurité, et rien ne change. Les handicapées sont toujours des "sous-hommes", les noirs sont toujours des "sales négres" et des gens se font toujours tuer. Suis-je fou ? Non le monde est fou. Je suis lucide. Je regarde la société avec les yeux de quelqu'un qui en a été exclu. Comme un mari qui trouve sa femme parfaite et qui découvre d'un seul coup tous ses défauts le jour ou il apprends qu'elle le trompe.
Le 18. 04h46
J'ai froid malgré la chaleur de la chambre et de la couette. Et j'ai peur. La solitude me rend fou. L'accident date de presque deux mois. Un peu plus de sept semaines. 52 jours. 1258 heures. 74880 minutes. 449280 secondes. Ca donnes le temps de penser. A tout et a rien. A la vie et a la mort. J'ai envie de mourir. Le problème c'est que mon heure n'est pas encore venue. Dieu donne la vie et la mort. Si je suis un dieu je peux donc décider de quand cette heure serait la bonne. Mais aurais je le courage de passer a l'acte ? Et serais je assez lâche pour fuir la vie ? Paradoxe. Si je le fais je suis courageux et lâche. Si je ne le fais pas je suis peureux et franc. Et que va m'apporter la vie si je reste ? Encore plus de malheur ? Et la mort ? La connaissance, la vie éternelle et le bonheur, ou tout simplement, RIEN ?
Le 18. 10h21
J'aimerais tant aimer et être aimé. Mas je suis seul.
Et que je m'aime ou pas n'a aucune importance. Je suis c'est tout. Quand j'écris je pense, donc je suis. Depuis quelques jours je dirais que c'est plutôt je bouge donc je vis. J'ai presque régressé au niveau animal. Je mange et je dors. En plus j'écris. Michel Sardou chante je vais t'aimer au poste. Belle chanson. Pourquoi ne puis je pas écrire de chanson? Ou faire des films? Ou encore être un héros ? Parce que je suis moi. Parce que je ne suis rien. J'ai eu une illumination en pensant à l'amour, le peu d'amour que j'ai reçu et que j'ai perdu. J'ai écris une poésie. Qui sombrera dans l'oubli. Comme moi.
Amour, qu'est ce que ce mot
Ce mot que l'on dit si beau
Point d'amour lorsqu'on est seul
Il ne nous reste que le deuil
Amour, moi je t'ai perdu
Je ne t'ai même jamais eu
Qu'ais je fais de cette vie
Je l'ai passée dans la folie
Amour, apporte moi l'être aimé
Car je ne l'ai pas trouvé
J'aimerais dire je t'aime
Enfin a quelqu'un qui m'aime
Bref, j'aimerais tant aimer et être aimé. Mon poème est il joli ? Je ne suis pas un grand chanteur mais ce texte sort du coeur. Du plus profond d'un être qui souffre. Mon nez coule. Mes yeux piquent. Mes joues sont mouillées.
Le 18. 14h37
J'ai peur. Que faire. Plus je suis seul et plus je m'isole dans ma folie. Le pire ce n'est pas de devenir fou mais de s'en rendre compte. J'aurais aimé passer ce moment dans les années 60-70. Ça semble être une belle époque. Puis je m'y rendre ? Seulement en rêve et en pensée. J'ai lu "la machine à explorer le temps" de Herbert Georges Wells il y a quelques jours et j'en ai rêvé cette nuit. Je ne suis pas l'explorateur et mon inconscient me prouva que je ne le serais jamais. Même si le voyage serait possible dans 10 000 ans, ces être ne voudraient ils pas connaître notre société ?sûrement. Mais personne n'est jamais venu. Alors personne ne voyagera dans le temps. De plus les livres de science fiction décrivent le voyage comme une succession de dates. Comment une machine peut elle deviner en quelle année nous sommes ? Cela fonctionnerais si l'année zéro était la création du monde et non l'année de naissance d'un homme.
Le 18. 17h19
Je voie mal ce que j'écris. IL fait déjà noir. Allumer la lumière me fait peur. Que vais je trouver ? Que la monotonie, la peur et la solitude. Personne a qui parler, personne a écouter, a regarder, personne sur qui pleurer. Les hommes ne pleurent pas. Faux. Moi je pleure. Bien sur pas en public bien que maintenant je ne suis plus guère en public. Personne ne se doute que je suis fou et de l'état dans lequel je suis. Et je pleure. Pourquoi un homme ne pourrait pas pleurer ? Plusieurs occasions au cours d'une vie peuvent être une excuse. Son mariage, la mort d'un proche, la naissance d'un enfant et que sais je d'autre. Ma vie n'est pas assez fournie pour ces événements. Juste pour un. Celui-ci. L'abandon et la folie.
Le 19. 9h48
Je voudrais qu'on me frappe. Violemment. A mort. Pour me donner l'impression que j'existe. Mourir pour sentir que j'ai vraiment vécu. J'ai envie de m'entailler le corps avec un couteau. De me piquer avec une aiguille. De me brûler avec des allumettes. Mais je suis conscient de ma folie. Je peux donc m'abstenir de me lapider.
Le 19. 15h12
Le temps est maussade. Devant ma fenêtre se dressent des bouleaux et des chênes. Nus. Peu être eux aussi plongent dans la folie. Je suis comme eux. J'ai perdu mes feuilles. Nous continuons a vivre dans l'espoir quelles repoussent. Elles reviendront pour les arbres. Pas pour moi. C'est le cycle de la nature. Pas pour moi. La folie s'amplifie avec le sentiment d'être seul en ce monde. Je voie des fantomes. Ou plutôt je voie des formes passer dabs mon champs de vision quand je tourne brusquement la tête. Le temps de me retourner pour les fixer et il n'y a plus rien, ils sont déjà rentrés dans les murs. Tout a l'heure quelqu'un m'a appelé, je me suis rendu a la cuisine, il n(y avait personne. Personne non plus dans le salon. Personne dans la maison. Personne qui eu pu m'appeler. Mais j'ai distinctement entendu prononcer mon prénom. J'en suis sur.
Le 19. 22h51
Un sorcier vaudou plante ses aiguilles dans le coeur d'une poupée à mon effigie. Sinon pourquoi sentirais je mon coeur écrasé ?
Il me pique, m'étouffe et m'oblige à prendre de grandes bouffées d'air pour pouvoir le recharger. J'ai aussi une énorme boule qui bouge dans mon ventre. Et ma gorge est compressée par une main invisible. Mes yeux brûlent mais je ne peu plus pleurer. Ce stade est déjà passé. Je ne me rends plus compte de ce que je fais. A 18h43 j'ai observé le poster de voiture de sport sur le mur en face de mon lit. Quand je l'ai quitté des yeux pour regarder l'heure il était 19h32. Je n'ai aucun souvenir de ce que j'ai pu faire durant ce laps de temps. Mon esprit l'a mangé. Comme il a mangé mes paroles. Aucun mot n'est sorti de ma bouche depuis le 18 vers 21 heures. Mes derniers mots a voix haute furent "j'en ai marre". J'aurais préféré que ce fusse "je t'aime". Mais non. Je suis seul.
Le 20. 03h02
Je viens de voir quelque chose. Un frottement m'a réveillé. J'atteignis le bouton de ma lampe de chevet avec difficulté et paresse. Et la lumière fut. Au milieu de ma chambre, se tenait un homme. Un ange.
Environ un mètre quatre vingt, a peu près 70 kilos. Bien dessiné avec un amusant petit ventre. Un nez fin, des yeux gris, de longs cheveux blancs, purs, bouclés. Il me souriait. La lumière faisait briller ses dents étincelantes. Pour la première fois je pleurais de bonheur. Cet être, même masculin, était très beau. La boule de glace qui propulsait le sang vers mes muscles se réchauffait. L'ange déploya ses ailes que je n'avais pas encore remarquées. La luminosité fut telle que je fus ébloui. Puis sur ses lèvres je lus : "Plus d'espoir". L'ange n'avait pas prononcé un mot. Je pris peur. Les ailes s'assombrirent et rejoignirent le noir des dents pointues et des cheveux. Le nez s'allongea et devint difforme. Le sourire se transforma en rictus effroyable. Le ventre se contracta et les soubresauts formèrent sur sa surface un visage de gargouille. Ce changement ne fut qu'une phase transitoire. Les ailes fanèrent, le ventre redevint rond et le visage changea pour devenir mien. Puis les traits s'estompèrent quand la peau coula lentement. L'ange n'était plus qu'une boulle de chair immonde dégoulinante qui s'étalait sur le sol devant moi. Je perdis connaissance.
Le 20. 08h53
Je me réveille dans le noir. J'ai peur de sortir de mes couvertures mouillées par l'urine lâchée pendant la nuit. Si la chose est sur le sol, je ne suis pas fou. Si elle n'y est pas eh bien ... Elle n'y était pas. Je voulais mourir. De nouveau le coeur près a explosé. J'en peu plus.
Le 20. 10h00
J'ai choisi, je suis un dieu. J'ai mis trois bouteilles d'eau minérale au congélateur.
Le 20. 11h00
Je me suis fait couler un bain bouillant. Sans bain moussant. Pas besoin.
Le 20. 11h05
J'ouvre les bouteilles de plastique grâce à un cutter. Je pose la glace dans le lavabo déjà a moitié d'eau froide.
Le 20. 11h12
L'eau est glacée. Les morceaux n'on pourtant presque pas fondu. Je les retires et les poses dans l'évier de la cuisine. Je plonge la main gauche dans le lavabo. Jusqu'à ce que je ne sente plus le bout de mon membre. J'entre dans l'eau bien chaude de la baignoire. Je sort un paquet de lames pour rasoir. Michel Sardou me chante en boucle qu'il va m'aimer. Je fais une première entaille sur la largeur du poignet endormi par la glace, puis une seconde sur la longueur. Environ sept centimètres. Je plonge la main dans l'eau chaude. Ce qui fait pulser le sang dans mes veines. Je ris. La pensée de la joie et de l'amour remplace la douleur. Michel dit qu'il se croit mort et qu'il fait l'amour encore tandis que le rouge recouvre la surface transparente de l'eau. Ma tête tourne et s'effondre sur le coté. Je suis seul. Ces feuilles tombent sur le tapis de bain. Je suis fou. Celui qui les trouvera comprendra. La solitude. Bande de porcs. Monde de merde. Je suis mort.
Le 20. 11h16
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